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La Loge d'Aymeric

Les Fausses Confidences de Luc Bondy

9 Février 2014, 22:26pm

Publié par La loge d'Aymeric

9 février 2014
Théâtre de l’Odéon

Retour à l’Odéon pour la première fois depuis la nomination de Luc Bondy (et j’espère pouvoir aller voir Py cet été en Avignon), pour une production star mise en scène par le directeur du lieu avec deux gros noms, Huppert et Garrel. En quelques jours, le spectacle a rapidement affiché complet. Malgré tout l’aspect très people, la pièce n’en reste pas pour le moins sobre et intelligente, un excellent moment de théâtre.

Au départ il y a cette pièce de Marivaux, plutôt inconnue et qui s’éloigne des ‘marivaudages’ de travestissement, type Le Jeu de l’amour et du hasard. On approche des œuvres plus sérieuses de Marivaux, comme cette Epreuve que j’avais vue de Hervieu-Léger avec Corbery. Les thèmes y sont les mêmes, un mariage, de l’argent, un déguisement. Mais la fin était bien plus sérieuse, le mariage se faisait, avec une ambiguïté sur le bonheur ou non qu’il procurait. Ces Fausses Confidences résonnent de sérieux, en gardant néanmoins quelques notes d’humour pour rééquilibrer la dramaturgie.

La riche veuve Araminte est en procès avec le Comte Dorimont pour une histoire de terre. La mère de celle-ci propose donc un mariage pour arranger l’histoire. Or le jeune Dorante est tombé fou amoureux de la veuve en la voyant sortir de l’Opéra et se fait engager comme intendant. Il est beau, honorable, mais pauvre. Ainsi son oncle tente de le marier successivement avec une employée d’Araminte, Marton, puis avec une femme riche de 15 000 livres de rente. Dorante refusera toujours. Autour de ceci, tel un magicien, un Prospero maladif qui orchestre l’ensemble, en jouant triple jeu : Dubois, ancien domestique de Dorante et actuellement chez Araminte. Il aide le premier mais finit par le tromper en parlant trop ou pas assez à la seconde.

Les quiproquos sont moins lourds que dans d’autres pièces de Marivaux ou que chez Molière, plus subtils et à la finalité plus grave. A partir du texte, le choix doit être fait de rendre uniquement un aspect humoristique un peu gras, ou alors celui de miser sur la gravité. Bondy choisit la seconde solution, en conservant quelques touches d'humour. Un instant, je crois réellement que la pièce finira mal, que chacun partira seul et qu’Araminte, par vanité, refusera de se donner et d’avouer qu’elle sait qu’il l’aime. En parallèle, les scènes avec la malheureuse et impuissante Marton, dont tout le monde se moque bien, nous font rire du malheur d’une autre.

La mise en scène nous place l’action dans une époque vaguement contemporaine, le décalage n’est absolument pas choquant, tous s’y insère très bien. L’intrigue se centre autour d’Araminte, une Isabelle Huppert que l’on voit apparaitre au naturel, un peu cougar certes, mais qui reste une femme maîtresse d’elle-même, une bourgeoise très occupée, très riche et très organisée.

Alors que le public s’installe, elle est au fond à apprendre le taï-chi au milieu de ses chaussures. Elle changera de chaussures à chaque scène. Celles-ci sont impeccablement organisées en rond ou lignes au fond de la scène, comme pour illustrer les variations d’humeur qui seraient tout à fait réglés. A la fin du deuxième acte, tout cet ordre est chamboulé, la veuve a perdu complètement ses repères d’avant, elle devient une nouvelle femme, une femme aimée. Ainsi les différents panneaux qui sont des pans de murs d’un appartement haussmannien, bougent, se rapprochent et s’éloignent, reflétant l’état d’esprit d’Araminte, soit tout est clair, puis elle ne comprend plus, et ainsi de suite jusqu’à la fin, quand les murs retrouveront enfin leurs états originaux.

Les fausses confidences ou les faux-semblants. La scène s’avance au delà du cadre de la scène, nous rappelant que la frontière entre réel et théâtre est mince. La scène elle-même est découpée. La partie la plus visible est celle où les acteurs vont jouer, feindre, se moquer. Au fond, ils seront égaux à eux-mêmes, honnêtes et francs. Ce qui est amusant, évidemment, c’est de jouer avec les frontières. De la même façon, le petit salon d’Araminte où chaque siège correspond à une personne : un fauteuil club pour le comte, une chaise en satin rouge pour sa mère, une mini chaise élégante pour Marton. Puis chacun échange, chacun se donne de fausses opinions, on ment aux autres.

Huppert joue sans snobisme, ce qui n’était pas assuré avant d’arriver, bourgeoise mais sans rien de trop. Lors des différents moments où elle est choquée, touchée, et bien j’y crois totalement. Elle désire être une femme, elle a presque oublié de l’être.

En face Louis Garrel réussit son rôle de jeune premier (dont mes accompagnatrices apprécient autant largement les charmes), timide, amoureux et sincère. Un peu trop naïf certes, il fait parfois un peu penser à un Arlequin/Calimero sur qui la fatalité s’abat. Sa sincérité ne semble pas trouver sa place dans ce monde de manigance. J’ai d’ailleurs l’impression de peu le voir sur scène, tout se déroule autour de lui, mais souvent sans lui. Peut-être est-il le seul à travailler d’ailleurs, derrière ce tableau de scène bourgeoise. Quand il est là néanmoins, une certaine tension dramatique s’installe.

A l’opposé, Madame Argante, la brillante Bulle Ogier, est calculatrice, intéressée et se moque bien de ce jeune freluquet qui lui ôte l’argent, les titres et le prestige. Elle sillonne la scène, son homme de main au bras, s’énervant tel Yoda dans la première trilogie de George Lucas, insultant bêtement avec une petite voix nasillarde.

Au dessus donc, Dubois, le domestique sournois au jeu caché, qui fait presque peur tant il a l’air malsain. Araminte finira par l’insulter, le frapper, en pleurant. Il s’amusait de la faire souffrir. C’est une sorte de pied de nez aux comédies de Molière, mais ici les patrons souffrent réellement et personnellement. Difficile de percer son jeu, pour qui travaillait-il ? Est-il simplement pervers ?

Sinon, je remarque le talent des autres acteurs à s’approprier les personnages plus typiques du théâtre de Marivaux, Barbin en Arlequin ivrogne et aussi fidèle qu’un chien, Malo en Dorimont vieux barbon qui se dévoile charitable en fin de pièce ou encore Verley en Monsieur Remy, aimant tel un père son neveu Dorante.

La scène la plus forte est sans nul doute celle où Araminte dicte à Dorante une lettre où elle annonce au Comte accepter leur mariage. Elle lui dicte, sèchement, manipulatrice. Cela le tue, il lutte mais s’effondre, et finit par la consommer elle-même aussi. La scène la plus délicieuse du théâtre de la comédie est celle du quiproquo du portrait : Marton pense que le portrait commandé par Dorante est d’elle, quiproquo après quiproquo, le portait est en réalité d’Araminte. La scène est entourée de tous les personnages secondaires qui donnent à la pièce son délicieux piquant.

La fin quand à elle-même allonge Huppert sur sa cheminée alors que Garrel est de l’autre côté de la scène à terre. Les étoiles apparaissent sur le fond de scène, tous les tracas ont enfin disparu, plus rien ne se tient entre les amants, qui ont maintenant la vie pour s’aimer.

Les Fausses Confidences de Luc Bondy

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