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La Loge d'Aymeric

Onéguine, deux premières soirées

9 Février 2014, 17:14pm

Publié par La loge d'Aymeric

3 et 4 février 2014

Palais Garnier

Direction musicale: James Tuggle

Onéguine: Karl Paquette / Evan McKie; Tatiana: Ludmila Pagliero / Isabelle Ciaravola; Lensky : Matthias Heymann; Olga: Charline Giezendanner; Grémine: Christophe Duquenne / Karl Paquette.

Deux Onéguines en deux soirs, c'est un luxe inouï, heureusement que les places de catégorie 5 se libèrent de temps à autres pour cette série de représentations qui affiche bien complet. Mon premier ballet à l'Opéra fait toujours autant plaisir à voir, même après l'avoir vu autant de fois, comme ici la saison dernière à Londres. S'il est bien dansé, les émotions seront toujours au rendez-vous.

Le roman en vers de Pouchkine est une de mes œuvres littéraires préférées et je conseille à tous de le lire. Le style est simple et léger mais diablement efficace, on se laisse porter par l'histoire, les descriptions et surtout les sentiments. En le lisant, Cranko a su s'en approprier les idées pour les mettre en musique et en danse. Il recentre l'action sur six moments importants, qui donnent la part belle à Tatiana. Les autres solistes ne sont pas en reste, que ce soit Onéguine, son ami Lenski ou encore la sœur de Tatiana, la jeune Olga.

L'œuvre est très facile d'accès, l'histoire se suit sans problème, facilitée par des costumes reconnaissables et une ligne dramatique fluide. La danse est naturelle et aide à faire comprendre les troubles sentimentaux et les enjeux de l'histoire. La musique tirée des œuvres de Tchaïkovski est le fruit d'un travail complexe de Cranko et de Stolze, son responsable d'orchestration. Les thèmes reviennent, remaniés à travers la soirée et restent bien en tête quelques jours après.

La première scène se passe dans le jardin de Madame Larina, la mère des deux sœurs. La rêveuse Tatiana lit un livre romantique, alors que sa sœur tout excitée du futur bal cout avec sa mère et sa nourrice. Elle se moque de Tatiana, alors que des amies arrivent. Mme Larina montre alors un miroir qui dévoilerait le visage de celui que l'on aime. Assise devant, Olga voit alors Lenski, son fiancé, apparaitre derrière elle. En voisin de campagne, il amène un de ses amis arrivé de St Pétersbourg, Eugène Onéguine, jeune dandy perpétuellement ennuyé qui charme tout de suite Tatiana qu'il emmène se promener. De jeunes amis viennent danser, puis les couples se succèdent sur scène dans des atmosphères bien différentes.

Nous arrivons ensuite dans la chambre de Tatiana qui veut écrire une lettre à Onéguine dont elle est amoureuse. Elle finit par s'endormir et rêve que le jeune homme entre, via son miroir. Dans sa chambre s'ensuit un duo qui, s'il est bien réalisé, peut être superbe et remplie d'émotions, rappelant les portés de Neumeier dans La Dame aux camélias. Au petit matin elle se réveille et fait porter une lettre au jeune homme.

Lors du bal donné pour son anniversaire, Tatiana reçoit sa famille, vieux oncles et tantes, et ses amis. Sa mère a également invité un ami de la famille, également ami d'Onéguine, le prince Grémine. Lenski vient accompagné d'Onéguine qui arrive en baillant, il se moque bien de cette petite noblesse campagnarde qui ne vit qu'au rythme des mariages et des moissons. Il réussit à isoler Tatiana pour lui rendre froidement sa lettre. La jeune femme est désespérée alors que la compagnie revient dans le salon. Pour tromper son ennui, Onéguine joue aux cartes puis décide de draguer Olga, qui se laisse prendre au jeu. Le fiancé devient furieux provoque alors son ami en duel, qui accepte. Le rideau ouvre ensuite sur Lenski qui danse un solo funéraire. S'ensuit une scène de supplication où les deux sœurs le supplient de revoir sa décision, qui refuse. Il se fait ensuite tuer par son ami, qui revient désespéré.

La dernière partie se déroule des années plus tard. Dans le livre, Onéguine a fait un tour d'Europe et revient dans les capitales, où il se rend à une réception chez le Prince Grémine et sa nouvelle femme, Tatiana. En voyant le duo d'amour familial qui est dansé devant lui, Onéguine est au désespoir, il voit sa vie défiler devant lui entre les couples du bal et se rend le lendemain chez la jeune femme. Si elle l'aime toujours, elle ne peut pas rompre son engagement de mariage. Elle se laisse aller puis se reprend. La jeune fille est devenue une femme respectable, une Tatiana, pas une Karénine, elle crie son désespoir alors qu'Onéguine s'enfuie.

Commençons par les ensembles. L'orchestre dirigé par James Tuggle ressort le meilleur de cette partition remplie d'émotions, jouant sur les tempi pour suivre les changements d'humeur sur scène.

Le corps de ballet était sympathique dans le premier acte, la jeunesse de l'ensemble rend crédible la scène de flirt pastorale. Au deuxième acte, le mélange entre jeunes et vieux est toujours aussi amusant. Le problème du troisième acte est qu'il est un peu trop touffu. Les robes sont très lourdes, accentuant l'implacabilité de cette cour pétersbourgeoise, mais la scène de Garnier n'est pas extensible et les bras s'entrechoquent un peu trop, les lignes ne sont pas impeccables et on arrive rapidement à un mélange un peu compliqué. Les meneurs du corps de ballet sont choisis par les héritiers Cranko (au droit de regard implacable sur les distributions) parmi les espoirs de la compagnie: Bittencourt, Bourdon, Park, Révillion, Stokes.

Lors des deux premières, le couple secondaire était dansé par Mathias Heymann et Charline Gizendanner. Ils offraient à leurs rôles toute la fraicheur dont a besoin un couple proche du mariage. Heymann n'était peut être pas suffisamment dans la retenue, mais Lenski prenait ainsi un coup de vivifiant qui n'était pas déplaisant. Surtout, il a poussé Charline vers le haut, elle paraissait un peu stressée lors de la première, cela s'était un peu calmé à la deuxième représentation. Dans son solo du deuxième acte, sa danse mortuaire avant le duel, il en fait peut être un peu trop, mais on y croit quand même. Les deux soirs j'ai été ému par ce moment en particulier.

Grémine est un rôle un peu en retrait mais qui nécessite une affection particulière, tant il est important que le couple qu'il forme avec Tatiana doit être vraisemblable et symboliser l'amour fidèle. Duquenne est (malheureusement) un habitué de ces seconds rôles et le joue tout comme il faut, protégeant presque la jeune Pagliero dans le grand monde moscovite. Paquette réussit également à me convaincre, son couple avec Ciaravola n'est plus à prouver, ils se comprennent et la tendresse est au rendez-vous.

Car Paquette est davantage un gentil qu'un méchant, il ne réussit pas à paraitre snob et désagréable en Onéguine lors de la première. Pour la première scène et la rencontre avec Tatiana-Pagliero, il donne presque une nouvelle version de l'œuvre, il est devenu un poète maudit incapable d'aimer. Mais malheureusement cette vision ne correspond pas au reste du ballet et on se perd un peu dans la seconde partie, j'ai du mal à croire à la scène du bal. Le pas de la chambre ne fonctionne pas tout à fait, Pagliero va trop vite, les portés affichent quelques difficultés.

Heureusement la soirée change de tournant après la deuxième entracte, entre l'affection du couple Pagliero-Duquenne, le dernier pas entre Paquette et Pagliero affichent une vraie passion. Elle réussit pendant tout le ballet à entrer dans ce rôle de tragédienne. Dès la première scène, elle joue impeccablement la jeune fille amoureuse admirative de ce bel inconnu. Si sa prestation dans la chambre ne m'a pas laissé d'impressions marquantes, je pense qu'il manque un peu de répétition car ses émotions sont présentes. Le changement est flagrant avec la dernière scène où la femme apparait, maitresse d'elle même, reine dans son palais et de sa technique.

Le soir de la deuxième, le couple-star est arrivé sur scène. Ciaravola-Moreau, Le couple que j'attendais, car il avait été mon premier à l'Opéra, n'a malheureusement pas pu se refaire en ce début de série, Moreau s'étant légèrement blessé. Comme lors de la dernière série, la direction a donc eu l'excellente idée d'appeler au secours le spécialiste ès Cranko, ès Oneguine: le formidable Evan Mckie.

Ce couple a été éprouvant à force d'être émouvant. En croisant McKie sortir de la première, je vois que même dans la rue il est élégant, il est presque naturellement Onéguine. Sur scène on y croit donc d'autant plus. Ils n'avaient jamais dansé ensemble même s'ils en parlaient depuis longtemps. Ils ont eu peu de répétitions et pourtant aucun accroc sur scène.

La scène de la chambre est pleine d'émotions, je n'étais pas resté autant scotché à la scène depuis longtemps. Les moments plus théâtraux sont également réussis, comme le bal ou la scène avant le duel. Lorsqu'il emmène Isabelle-Tatiana se promenait et qu'il va trop vite pour elle, on voit cette subtilité dans ces gestes: je veux m'amuser avec cette petite fille et quand même, un peu, être son ami. On croit à son désespoir lors du troisième acte et son départ est déchirant.

Ciaravola retrouve un de ses meilleurs rôles, c'est sa nomination, celle qui a mis tant de temps à arriver, c'est sa consécration. Elle est tragédienne à 100% avant d'être technicienne. Lors de son solo du bal, elle réussit à être si émouvante en reculant sur pointe. Pour la dernière scène, elle est en larmes. Elle remerciera sincèrement Evan Mckie au salut, le saluant pour une très belle prestation.

Onéguine, deux premières soirées

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