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La Loge d'Aymeric

Capulet et Montaigu

8 Mai 2014, 08:43am

Publié par Aymeric

Ce (super) spectacle n'a malheureusement pas eu de couverture suffisante et les mélomanes de Paris l'ont quelque peu boudé, alors que le titre n'est pas suffisamment connu du grand public.

Les plus chanceux avaient pu voir cette même production il y a quelques années, avec Joyce di Donato et Anna Netrebko (ou Ciofi) dans les rôles principaux. Quant aux néophytes, ils connaissent Bellini plutôt pour Norma, ou se disent qu'un n-ième Roméo et Juliette ne devrait rien avoir de passionnant.

Sombre erreur chez les deux, puisque ce spectacle dont je n'attendais pas grand chose fut intense. Après le baroque du Tancrède de Campra la veille à l'Opéra de Versailles, il me fallait un peu d'italiennerie bel canto. Pari réussi.

Ce n'est pas l'histoire de Roméo et Juliette, mais celles des Guelfes contre les Gibelins. Bellini est effectivement revenu à la trame la plus vraisemblable historiquement de Roméo et Juliette: l'opposition des deux familles a enfin une raison politique. Les deux amants se connaissent avant l'ouverture, exit donc bal et balcon. Tout s'insère dans un schéma politique. La première scène montre ainsi une réunion des chefs Capulet et une promesse solennelle de vengeance contre les Montaigus et Roméo, l'assassin du frère de Juliette.

Comme chez Shakespeare, il y a une forte oppression de Capulet, la complicité de Frère Laurent et la fin tragique. Roméo n'est en revanche pas un jeune homme romantique, mais un chef de guerre reconnu et craint. Et, choix étonnant mais pas désagréable, Roméo n'est pas un ténor mais une mezzo soprano. 

L'opéra sort donc du mélodrame habituel et gagne un côté qui rappelle Game of Thrones et son red wedding. Alors que Tybalt et Juliette doivent être mariés, Roméo surgit par surprise avec son clan de Montaigu et la fête est bien courte. L'histoire d'amour n'est donc qu'une superbe parenthèse dans le conflit dont nous ne voyons ni le début ni la fin. La mort des amants n'apaise pas le combat des deux clans, qui s'intensifie au contraire.

Ce n'est pas une des productions actuelles de Carsen, bien ficelées du début à la fin (comme ici, ici, ici ou Elektra) mais une mise en scène un peu plus ancienne qui date de 1995. Tout n'y est pas parfait, mais laisse déjà voir quelques indices des productions futures.

La sobriété est de mise (évidemment) avec ce rouge sanglant du rideau de scène et ses grandes parois qui peuvent rappeler les plaques extérieures de la Bastille. Le sang que l'on retrouve d'ailleurs sur les habits des Capulet, les épées et les lumières. Seule Juliette, la tendre héritière enfermée est vêtue de blanc. Elle n'a pas de parti pris, elle ne veut pas choisir entre les clans et refuse de s'échapper avec Roméo, lui demandant de comprendre.

Les grands espaces entre les parois se font et se défont entre les tableaux, et c'est malheureusement un peu long. Ces espaces occupent bien le plateau et écrasent le couple principal, quelque peu perdu dans cette grande histoire. Les chaises et l'éclair de lumière servent à représenter l'église. Un grand escalier, une paroi ouverte et une arrivée lumineuse nous font comprendre que nous sommes dans le tombeau Capulet. Dans l'ensemble, cette mise en scène est marquée par les lumières et les obscurités de ce début de Renaissance.

Pour du bel canto, la pression repose notamment sur les chanteurs. Je n'ai pas trouvé les déséquilibres habituels du genre aussi accentués que pour d'autres oeuvres. Les récitatifs s'insèrent plutôt pas trop mal entre les airs, les chanteurs sont suffisamment bon comédiens pour que le public ne s'ennuie pas. L'opposition entre la barbarie primaire et les airs angéliques des amants fait ressortir les spécificités de chacun.

Chaque air est chaudement applaudi, dès le premier aria de Tybalt. Castronovo, que j'entendais pour la première fois, a une belle présence dramatique et vocale. Il n'est peut-être pas toujours très audible mais je me suis retrouvé happé dans ses excès les plus violents. Aucune douceur pour Juliette, juste un désir de vengeance et une soif de pouvoir.

Je n'avais pas entendu Paul Gay depuis longtemps mais je le retrouve avec plaisir en figure autoritaire. Son habit lui donne une prestance que sa voix appuie. Quelque chose de bien ténébreux dans ses notes les plus basses, qui annonce déjà le dénouement. Je regrette un peu la prestation de frère Laurent, un peu trop en retrait par rapport aux quatre autres solistes.

Deshayes est un très bon Roméo. Le meme entrain et le même désir de bien faire que dans Werther, Cesare, Figaro.... Sa voix devient un vrai délice alors que l'on s'enfonce dans l'intrigue. En face, la soprano de Siurina campe une Juliette qui se détache du reste, un ange d'aigu qui me met les larmes aux yeux.

Enfin la direction de Campanella, la musique est bien du Bellini et nombreuses ont été les fois où elle m'a rappelé Norma. Enjoué, violente avec cette clarté et cette finesse qui en font une musique si élégante.

Capulet et Montaigu

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