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La Loge d'Aymeric

Lucrèce Borgia à la Comédie Française

27 Mai 2014, 07:31am

Publié par Aymeric

Petit événement de la saison place Colette, le trio Podalydès-Lacroix-Ruf a rapidement affiché complet. Pas toujours une réussite, leur Don Pasquale au TCE n'est pas resté ancré dans la mémoire collective, avec des costumes plutôt ternes. Certes, les tutus du Palais de Cristal brillaient un peu trop mais Lacroix a réussi à trouver un équilibre pour ce Lucrèce, les costumes d'époque sont plutôt bien réussis. La Renaissance bat son plein dans les grandes robes rouges, les costumes noirs, les grands bonnets.

Lucrèce Borgia, fille du Pape et d'une danseuse, appartient à une famille qui contrôle l'Italie après avoir tué tous ces opposants. Fratricide et incestueuse, la jeune femme a tué un de ses frères et a eu un enfant de l'autre. Elle a renoncé à cet enfant avec qui elle correspond par lettre sans avouer son nom. Elle retrouve l'enfant à Venise qui lui avoue une haine féroce des Borgia. Après lui avoir sauvé la vie une première fois, elle l'empoisonne accidentellement avec certains de ses compagnons d'armes. Alors qu’il meurt, il la poignarde.

Podalydès signe une mise en scène certes un peu classique, mais efficace et le public ne s'ennuie pas un seul moment. Le texte d'Hugo est suivi sans obstruction avec la force et la théâtralité de sa prose, rythmée par l'élégante scénographie d'Eric Ruf. La scène de Venise avec la gondole et le fond bleu nous plonge dans les vapeurs que l'on peut trouver au crépuscule sur la place St Marc. Le palais de Ferrare s'imagine superbe avec ces pans de mur qui montent et descendent au fond avec ses arcades et ses rosaces. Je trouve toujours grandiose ces intrigues papales et politiques dans les grands palais de la Renaissance.

La pièce tourne autour du super duo Brahim-Galienne. En Lucrèce Borgia, transformée ici en mère-monstre, Galienne reprend le travestissement qu'il a affiché au cinéma, ici dans un rôle de grande tragédienne. L'imaginaire m'amène à penser à Sarah Bernhardt en Hamlet. Tout comme José Martinez a dansé bon nombre de rôles travestis, je me dis qu'un homme est parfois le meilleur pour interpréter certains rôles de femme. Ce qui est toutefois différent, c’est que Lucrèce n’est pas une mégère ou une octogénaire. Elle respire encore la sexualité.

La voix de Galienne, quelque peu asexuée, donne à Lucrèce un aspect de femme jeune mais déjà vieillissante et terriblement usée. Sa discussion avec le Duc montre que tout est passé, tout n'est plus que souvenir, Lucrèce a fait (et a tué) beaucoup, maintenant elle récupère les fruits de ses années de labeur. Elle ne l’a certes pas choisi et semble plutôt fatiguée d'avoir existé et d'avoir été une Borgia.

De même, Suliane Brahim est un jeune Gennaro tout à fait crédible, naïf, fougueux et diablement romantique. Du lyrisme à la violence, elle fait ressentir les différents états d'humeur avec force. Certains changements sont toutefois parfois brutaux et peu crédibles, comme la dernière scène "je suis ta mère" un peu Star Wars.

Eric Ruf est un Duc majestueux. Tout comme Galienne, je lui ai trouvé une certaine superbe dans leur discussion dans le palais, un des moments les plus forts de la pièce. Il ne se contente pas de jouer le mari jaloux mais nous fait ressentir le poids des Borgia, la fatigue d'avoir supporté Lucrèce et l'exaltation de pouvoir enfin la contrôler. Quelque chose d'une basse, un fantôme qui reviendrait pour apprendre à Lucrèce que la vengeance arrive contre elle, déclenchant le carnage final.

Le dernier acte est superbe, les costumes rouges sangs, les intrigues, les œillades, ce vin qui coule à flot de carafes d'or. Tout tourne autour de la large robe rouge de Georgia Scaliett, princesse venimeuse, bourreau sexuel. Peu à peu le danger apparait, les portes se referment, le poison fait effet: la vengeance de la Borgia outragée se met en place.

Mention spéciale à Christian Hecq qui réussit (enfin) à sortir de ces rôles de bouffons habituels pour jouer ici l'humour noir et sanglante du traitre, dansant une chanson mortuaire. Si le public s'amuse, c'est d'effroi et d'horreur.

Quelques petits décalages de rythme toutefois, des émotions mal placées, qui devraient néanmoins s'améliorer au fur et à mesure des représentations.

Lucrèce Borgia à la Comédie Française

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