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La Loge d'Aymeric

Dom Juan, ou le mélomane au théâtre

28 Octobre 2012, 13:39pm

Publié par La loge d'Aymeric

Comédie française, le 27 Octobre 2012. Mise en scène: Jean-Pierre Vincent; Dom Juan: Loïc Corbery; Elvire: Suliane Brahim; Sganarelle: Serge Bagdassarian; Don Louis: Alain Lenglet; Charlotte: Julie Sicard; Don Carlos: Clément Hervieu-Léger; Gusman, le Pauvre et M.Dimanche: Pierre-Louis Calixte; Pierrot et Don Alonse: Jérémy Lopez; Mathurine: Jennifer Decker.

 

C’est terrible quand le maître dépasse l’élève, ou quand le produit dérivé est plus apprécié que le produit original. Ainsi le succès de La Bohème a rapidement éclipsé le livre Scène de la vie de Bohème d’Henri Murger. Beaumarchais est un peu plus fortiche. Même si Les Noces de Mozart et Le Barbier de Rossini font partie du top 3 des opéras les plus joués, les deux pièces originelles restent lues, étudiées et jouées. Et donc, que dire de Don Giovanni/Dom Juan ?

 

J’adore l’opéra, sans doute mon préféré de Mozart. Pendant toute la pièce, j’avais les airs dans la tête, autant dire que ce n’était pas gagné d’avance. Quand j’attends l’obscurité et la noirceur de certains passages, je tombe en fait sur les bonnes grosses blagues de Sganarelle.

 

Car en réalité la pièce et l’opéra n’ont que très peu de choses en commun. Dans l’opéra, Giovanni est un vrai homme, en pleine position de ses moyens, il n’hésite pas, n’a pas de sentiments, va droit au but. Ici, Juan est marqué par la figure paternelle, par la société qui le condamne, il reste un jeune homme, un adolescent tardif, un Tanguy enfant gâté qui ne sait pas trop ce qu’il va faire de sa vie. Il garde encore une part d’humanité, éprouve des sentiments en voyant Charlotte et Pierrot. Finalement, c’est un Dom Juan qui se cherche avant d’arriver à Don Giovanni.

 

http://admin.franceinter.fr/sites/default/files/imagecache/scald_image_max_size/2012/09/25/461601/images/gp1213_domjuan.jpgLes premiers actes passent très bien. On comprend tout de suite quel type de personnage est Dom Juan, il vogue de conquête en conquête, n’hésite pas à briser les couples, à risquer sa vie pour enlever une fiancée d’un bateau. Il a enlevé Elvire de son couvent pour l’épouser puis l’a délaissée. Brahim est très émouvante dans ce rôle. Sa voix pourrait en frustrer plus d’un, mais ici, cela s’adapte très bien. On ressent bien la faiblesse et la naïveté brisée de cette jeune femme. Lorsqu’elle revient pour avertir Dom Juan de sa destinée, elle prend une dimension bien plus tragique et fatale. Le frère d'Elvire joué par Hervieu-Léger donne une petite intensité à la pièce, c'est un très bon comédien (en plus des autres cordes à son arc), je regrette de ne pas le voir plus souvent!

 

Bagdassarian est toujours aussi drôle ! Il reste à vie Ubu Roi pour moi…. Il est si naturel dans son humour, dans ses remarques, dans sa peur. En face de Corbery qui déclame parfois un peu trop, cela fait plaisir de voir un acteur si naturel. Je passe un très bon moment avec lui, mais la pièce finit par souffrir un peu de ce trop d’humour. Lors de l’arrivée de la statue au dîner de Dom Juan, censé être un des moments les plus sérieux et fatals de la pièce, les petites remarques de Sganarelle coupent l’intensité d’un tel moment et font rire le public. De nouveau la même chose quand la statue revient au dernier acte… Le sérieux s’efface devant l’humour. Don Louis, le père, apporte un peu de sérieux dans la pièce, mais la salle semble le trouver un peu ennuyant alors qu'il joue son rôle de censeur et de père désolé à merveille!

 

http://plus.telerama.fr/sites/default/files/styles/event/public/dom_juan_281.jpgLa pièce tourne autour du personnage éponyme, Corbery est ici au top de l’affiche et a bien profité de la couverture médiatique. Elle, Le Figaro Mag, Madame Figaro, Les Inrocks : Corbery brille partout. Il est l’image de jeunesse du Français, le jeune premier. Pour exprimer le personnage de Dom Juan tel que je l’ai perçu plus haut, c’est très bien. Mais je trouve qu’il passe trop rapidement du rire aux larmes. Il est à un moment très cynique et amusant par sa perversité puis glisse trop rapidement vers la mélancolie et une certaine peur de l’avenir. Dans Musset, le rôle lui allait comme un gant. Ici, j’aurais préféré un peu plus de profondeur.

 

La mise en scène est dans l’ensemble très correcte. Le costume de Dom Juan au premier acte, tout en plume et ruban, est un peu too much mais s’accorde avec le texte, donc passons. Un grand mobile rouge se déplace au fil des actes servant de murs, de couloirs, un bon fil rouge si je peux me permettre … Les lumières sont jolies, notamment dans la dernière scène, pour l’ultime moment de la descente aux enfers. Rien de trop kitsch ou de trop faussement intellectuel, comme le Dom Juan qu’ils avaient fait au Marigny il y a quelques années avec son crucifix géant.

 

Jusqu’aux derniers instants, j’ai réussi à m’adapter à la pièce et à ses spécificités ; les derniers moments sapent tout. La lumière se rallume, Sganarelle réclame ses gages, déclamant ainsi la morale de la pièce, le mal est fini, Dom Juan est puni. Déjà la statue ne semble plus de bronze comme elle le paraissait dans la lumière rouge, mais ici j’ai l’impression de voir un Power Ranger rouge. Bon. Mais alors pire encore, et Poquelin se retourne dans sa tombe, Juan se relève, soutenu par Sganarelle, et ils s’enfuient tous les deux dans les coulisses. Est-ce ça le Dom Juan contemporain ? Quelqu’un qui réussit à défier le ciel, à tétaniser les morts et en plus survit ? Aucune morale à la fin de la pièce donc ; l’impiété et le non-respect des normes ne sont ni condamnés ni glorifiés. La pièce ne devient donc plus qu’une parenthèse dans la vie du personnage. Dommage.

 

Tiens, il y aura un Don Giovanni au TCE en Avril.

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