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La Loge d'Aymeric

Histoire de la danse: conférence sur Noverre

23 Décembre 2012, 22:19pm

Publié par La loge d'Aymeric

Compte rendu de la conférence du 22 Décembre à l’Opéra Comique à l'occasion de la restitution de deux de ses ballets

 

L’Opéra Comique suit sa mission de préservation et de redécouverte des arts de la scène. Entre la danse baroque et le grand ballet romantique type Giselle, qu’y a-t-il ? Alors oui en effet l’histoire de la danse place entre les deux Jean-Georges Noverre, communément appelé le père du ballet d’action, « œuvre chorégraphique dont le déroulement comportait uniquement un mouvement dramatique exprimant la relation entre des personnages. » (Ivor Guest, Le Ballet de l’Opéra). Pendant le XVIIIème siècle, le ballet devient en effet un art à part entière, et non plus un divertissement entre les actes d’un opéra. Ce n’est qu’en 1770 lors du mariage de Louis XVI qu’un ballet fut joué pour la première fois indépendamment de toute autre œuvre, c’était L’Ile Enchantée.

 

Le centre de musique baroque de Versailles a travaillé avec le Palazzetto Bru Zane de Vénise qui abrite le centre de musique romantique française. Marie-Geneviève Massé a ensuite créé des chorégraphies à partir de ces recherches. Car le problème c’est qu’en effet Noverre est un acteur majeur de la danse, mais il ne nous reste de lui que ses Lettres sur la danse et sur le ballet (1760) ainsi que des partitions, des décors et des costumes. Aucune chorégraphie notée, au mieux des impressions de spectateurs, comme Diderot par exemple.

 

Petite biographie d’abord. 1727-1810, Noverre a connu les apogées et les troubles de la vie de cour européenne. Les premières traces sur la danse indiquent une représentation en 1741 sur la scène des Jésuites, puis à l’Opéra Comique. En 1744 et 1745 il s’installe dans le Berlin de Frédéric II qui souhaite monter une vie culturelle et égaliser Londres ou Paris. Noverre va surtout y danser et trouve le ballet bien conventionnel. S’ensuit une carrière troublée en France, avec un passage remarqué à Londres où il crée une première version d’Armide et Renaud. Il travaille ensuite à Londres avec l’acteur Garrick. En 1760 il part pour Stuttgart pendant six ans. Le jeune duc souhaite également une vie culturelle étincelante. Mais la cour est rapidement ruinée, en partie à cause des trop grandes fêtes données et des spectacles de danse. Noverre va se chercher des mécènes et enverra par exemple onze volumes au roi de Pologne mais sans succès. Il passera sept ans au service de Marie-Thérèse à Vienne (et non de Marie Antoinette qui n’avait que treize ans). Il reviendra finalement à Paris, mais c’est déjà un has been à l’époque, les concurrents comme Gardel sont déjà là. En plus Noverre n’a pas vraiment un caractère facile et est un peu mégalo quoique génial (Voltaire l’appelé le Prométhée de la danse). Il a une triste fin de vie et meurt à Saint Germain.

 

Que reste t-il de Noverre ? La danse est en effet l’art qui résiste le plus à l’écriture. Le système Feuillet permet de noter les déplacements dans l’espace, mais pas l’expression des passions. Et c’est bien ça qui est si révolutionnaire chez Noverre, cette apparition des passions. On passe à l’expression plus qu’à la figuration. Noverre a une vision supérieure du spectacle, qu’il veut total. Même Gluck qui est venu à la même époque réformer l’opéra à Paris ne pensait pas suffisamment à la danse.

 

Noverre va mélanger les différentes influences, notamment le baroque et les succès de Rameau et le premier romantisme français. Il comprend qu’il y a différentes expressions des passions, différentes furies qui nous animent. Enfin Noverre est révolutionnaire car il a enfin mis en avant l’interprète en affirmant son rôle à jouer. Il écrit dans ses Lettres qu’il faut lui laisser sa place, mais en réalité il s’est imposé aux danseurs et en a fatigué de nombreux jusqu’à l’épuisement voire la maladie. Par exemple Gaétan Vestris s’est imposé comme un interprète de talent et a tellement souhaité grossir l’importance du danseur qu’il finira même par créer sa propre version de Médée et Jason, en compétition avec celle de Noverre.

 

Pourquoi avoir choisi ses deux œuvres ? Médée et Jason est le plus caractéristique de l’œuvre de Noverre comme œuvre romantique. Armide a en revanche posé la question des moyens, car ce ballet avait de nombreux et imposants décors. Les décorateurs ont voulu enlever le côté trop Marie Antoinette avec les moutons de Trianon. On garde le merveilleux, le baroque.

 

Comment Marie-Geneviève Massé s’est elle approprié ce travail avec sa compagnie L’Eventail ? Elle a eu tout d’abord très peur en voyant les synopsis des œuvres, très kitschs avec Jason qui s’allonge sur l’herbe entouré de naïades. Mais le but était au XVIIIème de se diriger vers le dramatique et le tragique. Elle a donc souhaité travailler avec un metteur en scène qui a l’œil critique de l’homme de théâtre. Ont été enlevés tout ce qui relevait des formes codés de l’époque auquel nous n’avons pas accès, ce qui parait par exemple trop désuet.

 

Massé a tout écrit sur sept livres. Reste sur la partition des didascalies comme « Médée sort » ou « Jason s’écarte. » Elles semblent inviter à la pantomime. La chorégraphie ne s’est pas appuyée dessus, ces indications étaient trop minces. Le but est de parler au XXIème siècle.

 

Le grand problème pour cette époque est la musique qui changeait à chaque reprise du ballet. A notre époque, le compositeur est mis en tête d’affiche, Prokofiev ou surtout Tchaikowsky, à cette époque non. Se pose donc un problème pour la restitution des ballets. Nous sommes de toute façon dans l’interprétation. Il suffit de montrer que Noverre était à l’apothéose du baroque mais qu’il avait déposé les premières pierres du ballet romantique.

 

En ce qui concerne les partitions, il ne faut pas oublier qu’elles ne sont jamais fixées avant le XIXème siècle. Il y a ainsi plusieurs versions des cantates de Bach par exemple et Bizet a lui-même changé plusieurs fois Carmen, y compris l’entrée du personnage. On est ici dans de la restitution, mais pas d’une œuvre figée. Il y avait forcement des disponibilités différentes suivant les théâtres. Imaginez ainsi que la scène du Comique possède une profondeur de quinze mètres, alors que celle de Stuttgart en a cinquante, avec possibilité d’ouvrir le fond de scène sur l’extérieur et d’y mettre des chevaux.

 

Ce que Mme Massé reproche aux grands ballets romantiques est la distinction trop marquée entre les moments de virtuosité et la mime. Elle a choisi de s’appuyer sur les comédies musicales américaines avec un passage lisse du quotidien et des mimes à la danse. Il y a bel et bien une idée d’harmonie sans changement brutal.

 

Dans le passé, Marie-Geneviève Massé n’a écrit qu’une fois tout l’ensemble d’un ballet en langage Feuillet, ce qui est visiblement terriblement long. Ici chacun des sept classeurs est disposé de la façon suivante : deux pages en vis-à-vis avec sur la première le plan du décorateur avec l’espace disponible et l’évolution des personnages sur la scène et en face les pas avec la durée des temps. De temps en temps des symboles Feuillet pour éviter trop de description. J’ai pu voir ces cahiers très impressionnants !

 

S’ensuivent des questions sur la mise en scène. Ainsi les deux ballets finissent par l’écroulement du palais. Il faut donc pouvoir concilier cela avec les capacités de la salle Favart (comme l’absence de coulisses) et l’idée d’apogée final. Pour Armide il fallait faire sortir un palais entier de l’eau. Idéalement, pour que la restitution soit totale, il aurait fallu pouvoir disposer des mécanismes de changement de décor comme ils étaient à l’époque. Or seuls Garnier et en quelque sorte Versailles disposent encore de ses capacités. Un vrai théâtre à l’italienne dispose en effet de quinze mètres sous la scène permettant de monter les décors, et non pas uniquement de les faire descendre par les cintres. A l’époque, le changement de décor faisait partie de la mise en scène. Le rideau de scène n’apparait que dans les années 1830 !

 

La musique est à la frontière entre deux mondes. Rodolphe est un violoniste qui a travaillé à Paris et à Stuttgart. Armide rappelle Haydn ou le jeune Mozart, alors que Médée est beaucoup moins baroque. Il y a une volonté d’impression musicale, sans thème. Il y a un nouveau traitement de l’orchestre et notamment des vents qui sont redécouverts, comme le cor, la clarinette ou le hautbois.

 

Pour les costumes enfin, de nombreuses sources demeurent comme les dessins envoyés aux rois de Suède et de Pologne avec les descriptifs des ballets. Un grand goût gothique et historique et il semble bien difficile de danser avec eux !

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