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La Loge d'Aymeric

La Waltz de Roméo et Juliette

20 Mai 2012, 19:33pm

Publié par lalogedaymeric

Roméo et Juliette, 20 Mai 2012 Chorégraphie: Sasha Waltz; Musique: Hector Berlioz
Juliette: Stéphanie d'Oustrac et Aurélie Dupont; Roméo: Yann Beuron et Hervé Moreau; Père Laurence: Nicolas Cavallier et Nicolas Paul; Direction musicale: Vello Pähn

 

1319122149J’ai assisté à la dernière de Roméo et Juliette, œuvre créée il y a cinq ans par Sasha Waltz pour Hervé Moreau et Aurélie Dupont dans les rôles-titres. Autant vous dire que j’ai découvert cette œuvre avec un immense plaisir. Un regret néanmoins, ne pas pouvoir y retourner….

Alors tout d’abord, qu’est ce que Roméo et Juliette par Waltz ? La feuille de l’opéra indique clairement  Ballet. Mais la musique de Berlioz est une Symphonie Dramatique. Mais la chorégraphe a voulu créer une œuvre d’art totale : musique, chant et danse. Si l’œuvre ne combine pas autant les trois domaines que Pina Bausch dans Orphée et Eurydice, c’est seulement car la présence des chanteurs solistes est moins permanente et que le fil de la narration est moins important.

Je connaissais déjà un peu la partition de Berlioz, c’est un doux plaisir à écouter. Berlioz, succédant à d’autres artistes (comme Bellini) qui ont déjà abordé le thème des amants maudits, choisit d’approcher différemment l’histoire de Shakespeare. Il y a donc uniquement trois solistes (Roméo, Juliette et le Père Laurence) et un chœur. Mais les voix sont peu présentes dans l’œuvre, quelques grands airs pour les amoureux et un long final pour le Père. La musique est omniprésente pendant les longs moments que sont les morts et l’enterrement. Les trois solistes étaient d’une qualité remarquable. D’Oustrac, déjà remarquée dans le rôle de Sesto cette année, m’a particulièrement ému. Waltz n’a pas placé les chanteurs dans la fosse ou sur le côté mais sur scène avec leur double dansant, ils esquissent certains gestes en commun, ce qui peut rendre assez mal, notamment pour le Père, mais j’ai préféré fixer mon attention sur les danseurs. Le chœur m’a aussi beaucoup plu, mais m’a aussi fait rire, les chanteurs sont affutés de costumes particulièrement laids : déguisés en wraps, puis vêtus d’étranges chapeaux de deuil.

Tout le monde connait l’histoire de Roméo et Juliette. Pour le ballet narratif, allez voir la très réussie version de Noureev qui est passée il y a exactement un an à Bastille. Ici, pas de personnages annexes, peu de narration. Les surtitres ne sont d’ailleurs pas activés, même si le texte est en français, les chœurs sont peu compréhensibles. Mais ici il n’y a pas besoin de chercher le sens, l’histoire des personnages : c’est de la danse pure et naturelle.

La première scène parait donc confuse, mais il suffit de l’apprécier. Des gens courent entre eux, se battent, se font réprimander. Combien de temps cela dure t-il ? Incapable de le savoir, je suis avidement des yeux tout ce qui se déroule sur scène, les histoires de tel ou tel groupe. Les trios et duos se font, se défont, parcourent la scène de long en large. Des portés surtout, tous les danseurs semblent s’accrocher puis se décrocher entre eux.

La scène du bal est hilarante, les danseurs ont dù beaucoup s’amuser. Après l’arrivée, ils se mettent à table. Enfin c’est beau dire. Ils se rassemblent autour d’une table invisible et font semblant de dévorer (littéralement) des mets fictifs. Voir la si douce et calme Dupont engloutir avidement de la nourriture, c’est déjà très drôle. Elle aperçoit romeo-juliette-sacha-waltz-opera-bastille-aurelie-571549-jpRoméo/Moreau et après plusieurs tentatives s’approchent de lui (en passant ainsi à travers la table fictive…). Elle ne l’embrasse pas, mais telle une enfant le touche, lui attrape la main, bouche bée. J'ai trouvé cela très poétique. Ils se mettent ensuite à danser, bientôt rejoints par les autres danseurs. Un autre bonheur que cette valse ( ?), des portés, des tournés, des marches étranges (et amusantes). Juliette/Dupont fait petite fille dans sa robe de bal, telle un enfant qui bouderait dans son tutu de danse.

La fête finie, Roméo évaporé, les invités complètement avinés marchent tels des robots vers les sorties après avoir clairement et distinctement explosés de rire sur scène. Les amants se retrouvent sur le balcon de Juliette. C’est le pas le plus envoutant de l’œuvre, la musique y est la plus belle, la danse la plus naturelle. Il y a une confiance palpable entre les deux étoiles. Ils se laissent porter (ou même écrasés) l’un par l’autre, ils s’embrassent, s’allongent. En fait, ils semblent se découvrir mutuellement, et avec, leur amour. Cette scène aurait pu durer des heures, pas de début ou de fin dramaturgique, quelles limites avait-elle ? Le sol sur lequel ils se trouvaient commence alors à se lever lentement, portés par deux énormes câbles. Ils sont mariés par Père Laurence (qui avec sa toque ressemble plus à un rabbin d’ailleurs).

Romeo-et-Juliette Aurelie-Dupont mJuliette danse avec deux autres danseuses et leurs ombres se reflètent sur cette scène en mouvement. Cela me rappelle les boites à bijoux de ma petite sœur à l’intérieur desquelles une ballerine tourne sur elle-même. De la peinture tombe du haut sur une partie de la plaque. La scénographie est très bien réussie, les images ainsi créées tout au long de l'oeuvre sont superbes.

Le solo de Roméo ensuite, sans musique. Waltz a dit dans une interview qu’elle voulait s’essayer à des chorégraphies sans musique. Je vous avoue que cela me fait un peu peur, la musique est pour moi une nécessité absolue. Mais ici c’est une parenthèse à l’intérieur d’une œuvre plus grande et c’est époustouflant. Moreau, mon premier danseur à l’Opéra il y a trois ans, est en forme olympique, plein d’énergie, il se jette puis tombe du mur incliné, son grand manteau tourne avec lui.

La mort de Juliette s’accompagne d’une longue lamentation, elle est mise dans son tombeau, on la recouvre ensuite de galets, la famille s’éloigne. Pirouette, pirouette, pirouette, Moreau arrive pour un très beau moment de danse. Il se lamente, il crierait s’il pouvait parler, il se traine jusqu’au corps de Juliette. Il l’embrasse, la caresse, prend le poison de ses lèvres et, alors qu’il meurt, Juliette se réveille. Ils ont alors juste le temps de se voir, de s'attraper, avant que Roméo ne meure. Puis Juliette se tue à nouveau d’un coup de poignard.

La dernière partie est un grand final. Ce qui chez Shakespeare n’est qu’une simple morale de fin de tragédie occupe ici une part importante de l’œuvre (que je ne peux décidément pas appeler un ballet). La voix du chanteur, Nicolas Cavallier, s’accouple au geste du danseur, excellent Nicolas Paul dans un solo qui doit être épuisant ! Le chanteur, par sa voix de basse sans doute, est plus présent sur scène que ne le furent les deux autres. La fin de l’œuvre est un final tel qu’il en existe de nombreux dans le répertoire lyrique, mais peu d’une telle ampleur. Les chœurs sont puissants, la musique magnifique, la danse de Paul relie l’ensemble telle une ultime danse pour les amants maudits. Le corps de ballet pour la première fois reste complètement sur scène, sans s’évader, bloqué des deux côtés par le chœur, il symbolise à lui-même l’ambiance du tombeau. Je remarque évidemment Charlotte Ranson dans le corps de ballet, qui conduit des groupes de danseurs particulièrement jeunes. Les familles finissent par se pardonner et se rejoindre autour de la tombe.

Je n’ai peut-être pas su vous transmettre mes émotions mais je peux vous assurer que j’ai eu une des meilleures surprises de la saison et nombreux furent les frissons et les larmes aux yeux! Je suis aussi ravi d’avoir revu Hervé Moreau qui j’espère est de retour pour de bon. Heureux sont les Milanais qui pourront découvrir cette œuvre en décembre et janvier prochain à la Scala avec le même couple pour l’entrée au répertoire!

(Photos de l'Opéra National de Paris)

 

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Pink Lady 25/05/2012 12:55

Joli compte-rendu ! Je viens seulement de le lire, avec sans doute autant de plaisir que tu en as eu à voir ce spectacle... et j'aime beaucoup l'idée des costumes "wraps" ;-)