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La Loge d'Aymeric

Boris Godunov au Bolchoï

12 Mai 2013, 21:21pm

Publié par La loge d'Aymeric

Théâtre Bolshoi

7 mai 2013

Modest Mussorgsky

Direction musicale: Vassily Sinaisky; Mise en scène: Leonid Baratov

Boris Godunov: Vladimir Matorin; Kseniya: Nina Minasyan; Fyodor: Elena Novak; Shuisky: Maxim Paster; Pimen: Alexander Naumenko; Le Prétendant: Roman Muravitsky; Marina Mnishek: Irina Dolzhenko; Varlaam: Valeriy Gilmanov; Missail: Yuri Markelov; Tenancière: Alexandra Durseneva; Le Simplet: Marat Gali

 

 

Alors que je passe ma journée à m'extasier devant les églises du Kremlin, je me rends le soir au Bolchoï pour voir Godounov. Pouvoir apprécier ce pur opéra russe dans le plus grand et prestigieux théâtre du pays, c'est un luxe inouï. L'ensemble de la compagnie est habitué et habité par les rôles de cette production de 1948.

 

En effet depuis plus de cinquante ans le Bolchoï joue la même version de l'oeuvre, ce qui parait inimaginable dans un théâtre européen! Et pourtant, en donnant une version très littérale de l'œuvre qui suit les canons du grand opéra russe, on ne s'ennuie pas un seul instant. À l'inverse de Kovantschina vue ici à Bastille, il n'y a pas de désir d'interpréter la mise en scène: la production a lu le texte et s'est simplement demandée ce à quoi cela ressemblait à l'époque. J'ai bel et bien vu devant moi l'histoire russe défiler un instant, et non pas celle européenne depuis Pierre le Grand, mais bien celle quasi mythique des boyards et des patriarches dans les couleurs de la Moscovie médiévale.

 

Boris a tué le Tsarevitch Dimitri, fils d'Ivan le Terrible, et s'est fait élire Tsar par les boyards. Un jeune moine décide de se faire passer pour le défunt héritier, menant alors une rébellion contre l'usurpateur avec l'aide des Polonais catholiques. La famine s'étend sur le pays et Boris ne cesse de rêver que le prince n'était pas mort. Il finit par mourir de sa folie.

 

Tel Macbeth, Boris réussit à obtenir ce qu'il désirait: le pouvoir qu'il pourra ensuite transmettre à sa descendance. Il pense pouvoir, comme tous les fondateurs de dynastie, réussir à paraitre comme le roi mythique, bon et généreux envers son peuple, et que l'on oubliera son moyen d'obtenir le pouvoir. Mais il sera torturé par ses démons intérieurs, voyant le tsarevitch partout. Sa mission finira par se ralentir rapidement, n'ayant jamais réellement fonctionné. Il s'était mis chez les moines par choix au début de l'intrigue pour se faire appeler tsar, il tente d'y retourner par obligation avant de mourir pour reposer sa conscience, mais n'aura pas le temps de faire pénitence.

 

L'histoire ici divisée en tableaux bien distincts utilisant chacun des scénographies différentes est bien facile à suivre. Il y a moins d'intrigues et de personnages que dans Kovantschina. Si les scènes mettent parfois longtemps à se mettre en place (trois entractes plus dix minutes de pause entre chaque scène), cela permet de faire un point sur l'intrigue et l'évolution de chacun.

 

La mise en scène parait étonnamment fraîche et propre même après tant d'années. Les somptueux décors inspirés du Kremlin ou de paysages campagnards ainsi que la richesse des costumes brillants et raffinés (et le cheval présent sur scène) contribuent décidément à me baigner dans le folklore russe.

 

Dans son désir de contribuer à la formalisation de la culture russe, Mussorgsky réussit d'ailleurs à glisser ça et là des chansons plus traditionnelles, sans doute inspirées de la pièce originelle de Poushkine, spécialiste des contes. Ainsi les chansons de la tenancière de l'auberge, du moine ivre dans l'auberge, de la nourrice ou même la lamentation de la fille de Boris semblent provenir de sources extérieures et non européennes. De la même façon, le récit final du moine Pimen semble une anecdote que l'on pourrait retrouver dans des contes russes. Le personnage du mendiant simplet à lui seul symbolise également un pan de la culture russe, entre respect et moquerie des ermites.

 

Dans la musique d'ailleurs subsiste cette différence entre la musique symphonique plus classique et celle qui rappelle le sacré des grands choeurs russes ou alors le folklorique des villageois. Dès le début, comme une sorte d'introduction, nous sommes directement plongés dans les grands choeurs majestueux de lamentation qui demandent à Boris d'accepter la couronne. Comme dans certaines pièces antiques, peu d'actions se passent réellement sur scène, tout nous est raconté, accentué par la superbe musique dirigée par Sinaisky, que les Moscovites ont trop tendance à oublier lorsque le rideau commence à se fermer. L'ultime scène parait anecdotique, commençant par un débat du conseil des boyards sur la façon de tuer le Prétendant. La scène de la mort de Boris parait même peu réaliste, comme si la troupe avait du mal à jouer sur scène.

 

Vladimir Matorin recevra une quinzaine de bouquets et corbeilles de fleurs, ne sachant qu'en faire et les jetant un à un derrière lui. C'est un grand chanteur que j'ai eu la chance d'écouter, peut être un des plus grands rôles de basse que j'ai pu entendre dans un opéra. Sa voix profonde ne masque cependant pas ses lamentations et son mal être quasiment romantique, comme dans ses plaintes de l'acte II dans ses appartements suivies de l'apparition du spectre de l'enfant qui n'est représenté par rien d'autre que la musique. Même absent de la scène, il est le fil rouge de l'œuvre autour duquel viennent se greffer plusieurs personnages, davantage de spectres lui rappelant ses actions meurtrières.

 

Grigor, le moine opportuniste, comprend que le peuple a soif de vengeance et de changement et en profite comme l'aurait fait un Napoléon. L'histoire ne nous dit même pas ce qu'il advint de lui par la suite, il sert uniquement de menace invisible pour Boris qui ne le rencontre même pas. Son passage avec Marina dans un élégant jardin d'un élégant palais polonais à l'italienne semble totalement hors sujet. Comme une parenthèse romantique au milieu du folklore russe. C'est l'éternel sujet du décalage de la Russie par rapport au reste de l'Europe. Mais Mussorgsky semble se moquer de ce monde romantique puisqu'il n'est en réalité absolument pas question d'amour entre les deux jeunes gens mais de froids calculs de pouvoir. C'est pourtant un des plus beaux moments de l'oeuvre qui, comme l'opéra français coupé par un ballet de distraction au XIXe, interrompt l'intrigue pour nous proposer un divertissement.

 

Datant de l'époque soviétique, cette production, qui avait remaniée la partition, met en avant le peuple comme dernier acteur principal de l'oeuvre. En tant que choeur du Bolchoï, les choristes sont rompus au style russe. Ils envahissent la scène et semblent une vraie menace face aux imposants mais solitaires boyards. Leurs chants quasi sacrés montent jusqu'à mon balcon comme des prières.

 

C'est actuellement les vacances à Moscou, peut être que le Bolchoï a souhaité ressortir cette production pour satisfaire les touristes et les abreuver de grands opéras locaux. Qu'importe, j'ai pu enfin écouter l'un des piliers du répertoire qui défile à travers les âges et réussit à captiver, ce qui représente la magie de l'opéra.

 

Boris Godunov au Bolchoï

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