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La Loge d'Aymeric

Peer Gynt au Grand Palais

8 Juin 2012, 14:06pm

Publié par La loge d'Aymeric

Peer Gynt, Ibsen. 8 Juin, Salon d'honneur du Grand Palais, par la Comédie Française. Merci beaucoup à la personne qui m'a invité, si elle passe par ici!  

 

Si l’exposition de Buren sous la grande nef s’appelle Monumenta, c’est la pièce de Peer Gynt dans le salon d’honneur du Grand Palais qui est bien plus monumentale !

 

En entrant, on voit bien que les travaux sont tout récents, il manque de la peinture à quelques endroits, certains matériaux n’ont même pas été recouverts. Pour le Grand Palais, cela fait un peu tache ! Mais l’endroit est joli et conviviale. La seule déception est de ne pas pouvoir y entrer par les deux escaliers monumentaux qui relient le salon à la nef. Buren ne voulait pas que nous sortions la nuit tombée au milieu de son œuvre, et avait peur du bruit. Des paravents marquent ainsi la séparation, gardé par d’affreux Cerbères qui nous scrutent des yeux à chaque intervalle. Tant mieux finalement, sortir de Peer Gynt pour tomber sur Buren, mouais.

Peer Gynt, c’est l’héritier des romans picaresques, le dernier de la lignée des Candides, Gil Blas et autres Don Quichotte, le plus pourri aussi. Il signe ainsi la fin d’un monde et annonce toutes les horreurs du XXème siècle à venir. Car Peer Gynt (qui se prononce père guhnt) est mauvais. Atrocement mauvais, opportuniste et lâche. Et malgré toutes les aventures qu’il va pouvoir vivre, rien ne va y changer.

http://2.bp.blogspot.com/-TiuL4Dvc-S8/T79uy_MotiI/AAAAAAAAAgI/9CrHaZhhRFE/s1600/IMG_1133.jpgLa mise en scène d’Eric Ruf est époustouflante ! Les gradins du public sont mis de part et d’autres de la scène qui est un long chemin de terre et d’herbe. Les acteurs défileront dessus ; une colline, un petit ruisseau et des rails y sont posés. Ce type de scénographie bi-frontale nécessite un très bon jeu d’acteur pour qu’aucun personnage ne tourne le dos trop longtemps à une partie du public. Un chariot est posé sur les rails, qui servira de char pour apporter le roi des trolls et sa cour, puis de lit mortuaire pour la mère de Gynt, d’autel au prophète. Dans la dernière partie, ce sera un bateau d’un réalisme surprenant, puis le chariot de la mort. Les hauts parleurs sont incrustés dans les grands poteaux rouges qui ornent la scène et portent les lumières. Les effets de lumière sont très saisissants, notamment pour la tempête. La mise en place public/scène nous implique forcément dans l’ensemble, les acteurs touchent les premiers rangs et s'adressent à eux : on vit l’œuvre !

Ruf n’a pas choisi de mettre la musique originale de Grieg qui avait été commandée par Ibsen pour accompagner la pièce. Elle a été récemment jouée par l’Orchestre de Paris, et a visiblement plu. Mais cette fois la musique est de Vincent Leterme et joué en live par un piano, des percussions, un violon et autres musiciens qui traversent par moment la scène ou que l’on aperçoit à travers les rideaux. C’est très agréable de voir les musiciens, à l’inverse de l’habitude du Français et sa musique enregistrée.

http://www.grandpalais.fr/grandformat/wp-content/uploads/2012/02/Peer-Gynt.jpg

C’est Lacroix au costume, déjà vu dans Don Pasquale (où son travail m’avait largement déçu) et La Source. Heureusement ici il repart dans la même optique que pour le ballet de Garnier. Quelle splendeur ! Peer est habillé classiquement, passant d’ailleurs une partie importante de la pièce en caleçon, mais il est spectateur de ce qui se déroule devant lui, de ce faste onirique. L’arrivée des Trolls est un festival de couleurs et d’attitudes. La fille du roi porte une robe verte monumentale, qui semble faite de lianes et d’herbes. La lumière ne met pas assez en valeur ces costumes, qui brillent pourtant lorsque je les vois sur les portants à l’issue de la pièce. Les habits des bédouins le sont beaucoup plus au deuxième acte. Lorsqu’ils dansent, les ornements sur leurs tuniques créent une musique qui les accompagne. Tout brille et nous illumine, c’est superbe ! Lacroix a réalisé un très beau travail avec les costumiers de la Comédie.

La pièce dure 4h45, avec un ennui technique lié à l’impression des billets, on en sort vers minuit. Mais rassurez vous, cela passe très vite ! Seule la dernière demi-heure prend plus de temps, le spectateur commence à fatiguer, mais elle est nécessaire à la pièce.

http://image.radio-france.fr/francemusique/_media/diff/515000423-diffusion.jpgPeer Gynt nait donc en Norvège, son père, mort, avait dépensé tout son héritage. Il vit ainsi seul avec sa mère à qui il mène une vie difficile. Il ment toute la journée, invente histoire après histoire, il sait voler, a enfermé le diable dans une noix et a un manteau qui rend invisible. Il se rend au mariage de la fille qu’il aurait pu épouser et la viole. Mais il ne l’aime déjà plus car il a rencontré la pureté et l’honnêteté incarnée : Solvejg, une piétiste qui lui demande d’expier sa faute et refuse de danser avec lui. Pourchassé, il s’enfuie dans la montagne et rencontre les trolls. Rencontre fantastique et presque absurde. Bagdassarian comme roi, c’est un peu le retour d’Ubu Roi. Au lieu de ‘De par ma chandelle verte’, il répète le dicton troll ‘suffit toi toi-même.’ Il drague la fille du roi, accepte certains sacrifices pour devenir roi à son tour, ce qui lui irait très bien, mais refuse de perdre son humanité. Il s’enfuit alors. Il retrouve Solvejg dans les montagnes, qui s’est vu confier une mission divine de le sauver. Mais il l’abandonne également et retourne chez sa mère, qui se meurt dans la pauvreté. Les derniers moments de cette première partie sont très émouvants. Peer installe sa mère sur le chariot et déguise sa mort en une cavalcade vers Saint Pierre, poussant le chariot à travers la scène. Il crie, pour camoufler ses émotions. Un chœur de chanteurs apparait avec des bougies. Elle meurt, il ne semble pas comprendre. Incapable de s’occuper de l’enterrement, il le délègue. Incapable de comprendre qu’il a tué sa mère. Incapable de comprendre quoi que ce soit.

La deuxième partie passe à une vitesse époustouflante, tant elle est dense et variée. Elle atteint le comble du déjanté ! On retrouve Peer à cinquante ans, un riche marchand d’esclaves converti en planteur aux Amériques et qui a tout vendu. Toujours sans moral, il veut partir avec son yacht et son or soutenir les Turcs qui envahissent les Grecs (Passage qui contient de nombreuses anecdotes actuelles sur les Hellènes). Ses collaborateurs l’abandonnent alors à terre, seul avec une maigre mallette en plein désert. Il parle à Dieu et lui demande de faire couler le navire, qui le fait. Après s’être battu avec des singes, il se retrouve dans un peuple de bédouins, celui d’Anitra, qui le considère comme un prophète. Il tente de profiter d’elle, mais elle s’empare de ses dernières richesses et le chasse. Il arrive alors dans un asile, un personnage se prend pour le pharaon Apis, un autre pour une plume qui doit être taillée. Il devient une sorte de référence qui dit à chacun ce qu’il doit faire. Mais il finit par s’échapper.

La troisième et ultime partie commence par une scène sur un bateau en tempête. Peer, bien vieux maintenant, retourne en Norvège. Réglant ses comptes avec le capitaine, il souhaite laisser un extra aux matelots. Apprenant qu’ils sont tous mariés et attendus par leur famille, Peer finit par refuser, lui qui est si seul et que personne n’attend. Voyant au loin un bateau qui coule, il veut aller sauver les voix qu’il entend au loin, mais les matelots trouvent cela trop dangereux. Une fois son propre bateau cassé, il refuse de partager sa planche de bois avec le cuisinier, qui implore pitié pour retrouver sa femme, ses enfants et ses petits-enfants à venir.  Criant qu'il est prioritaire car il n'a même pas eu d'enfants, Peer le pousse à l’eau et finit par arriver sur la terre ferme. Là un prêtre, formidable Génovèse, raconte l’histoire d’un homme qui a vécu toute sa vie dans la honte d’une erreur de jeunesse et s’est ensuite battu inlassablement pour survivre, pour finir abandonné par ses enfants. Se retrouvant dans son village, une foule de jeunes se répartissent d’anciens objets lui appartenant. On lui apprend notamment que Peer Gynt aurait été pendu. Ses mensonges lui ont conféré le statut de légende. Peer retrouve un homme qu’il avait rencontré lors de la tempête et réclamé son corps. Il rencontre un homme qui veut le passer à la cuillère pour refondre son âme en un bouton. Pour tenter de se sauver, il doit montrer qu’il a vraiment été lui-même toute sa vie. Il retrouve le roi des Trolls, ruiné et délaissé, rencontre le diable qui chasse les âmes à coups de filet à papillons, puis enfin retrouve Solvejg qui l’a attendu pendant toutes ces années.

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Hervé Pierre campe Peer avec un naturel époustouflant, il vit le personnage et entraîne le public dans sa fabuleuse aventure. Le personnage est insupportable. Il fait beaucoup rire par son cynisme, récite sans cesse des phrases soi-disant tirées de la Bible, et est profondément méchant. Malgré tout ce qui lui arrive, il ne change pas et reste le même. En réalité il n’est pas suffisamment méchant pour entrer dans les grands enfers, mais il est mauvais, un opportuniste lâche.  

Je ne repasse en revue toute la distribution, il y a 24 acteurs sur scène ! Et je n’ai pas à convaincre de la qualité des prestations du Français. Une mention spéciale pour Catherine Samie, qui a près de 80 ans, a besoin de support lors des applaudissements et réussit à m’émouvoir. Le nombre d’acteurs permet d’ailleurs de mettre sur scène toute une pléiade d’étudiants-comédiens.

Les acteurs s'amusent beaucoup, ils grimpent aux poteaux, courent partout, sautent, se poussent, font du vélo sur la scène. Ils crient, ils chantent, ils s'adressent librement au public, ils vivent.

Une vraie réussite que cette pièce ! C’est une production que l’on n’attend pas normalement du Français, si loin de Molière et Racine. La troupe semble avoir beaucoup aimé jouer cette pièce, qui lui permettait également de sortir du cadre des murs du Français. Je cite Serge Bagdassarian qui confie à la fin Il y a des pièces qui marquent. Et Peer Gynt en est une.

 

(Photos de la Comédie Française)

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